Avant-propos
Ces dernières années, j’ai rencontré partout en Belgique des investisseurs, des entrepreneurs et des fondations qui redéfinissent discrètement ce que la finance peut rendre possible. Le même constat me frappe régulièrement : nombre d’organisations qui créent la plus forte valeur sociale et environnementale peinent aussi à trouver des capitaux réellement adaptés à leurs besoins. Ce sont des entreprises solides, guidées par leur mission, avec des équipes engagées et des modèles viables. Pourtant, elles occupent un espace que la finance traditionnelle néglige encore. Selon moi, il ne manquait ni ambition ni preuves. Il manquait un vocabulaire clair et des outils concrets pour celles et ceux qui, en Belgique, souhaitent utiliser leur capital autrement. Ce rapport tente d’apporter les deux.
Le capital catalytique n’est pas une idée abstraite. C’est un moyen concret de soutenir des initiatives qui méritent de grandir, mais qui ne peuvent ou ne devraient pas être soumises aux attentes de rendement du marché. Les exemples belges présentés ici montrent ce que produit un déploiement intentionnel du capital : de nouvelles entreprises émergent, des solutions éprouvées touchent davantage de personnes et des organisations établies gagnent la stabilité nécessaire pour continuer à servir leurs communautés. Ces récits rappellent qu’un impact significatif provient souvent d’entreprises qui agissent avec constance et responsabilité, même si leurs rendements financiers sortent des références habituelles.
Pourtant, un potentiel considérable reste inexploité. Trop d’entreprises à impact se trouvent encore dans un « chaînon manquant » : trop entrepreneuriales pour les subventions, trop modestes pour les investisseurs classiques. Pour relever les défis qui nous attendent, de la résilience climatique à l’inclusion sociale, nous ne pouvons pas négliger cet espace. Le capital catalytique permet aux équipes engagées de se développer au rythme adapté à leur travail. Il soutient des modèles qui créent une valeur durable pour les communautés et les écosystèmes.
J’espère que ce rapport encouragera davantage d’acteurs en Belgique à investir cet espace, à tester de nouvelles approches, à prendre des risques réfléchis et à soutenir les entreprises qui préservent discrètement notre avenir commun. La transition vers une économie plus inclusive et régénératrice ne se fera que si nous choisissons de la financer autrement.
Que ceci soit une invitation à agir en ce sens.
Certaines des entreprises les plus transformatrices créent un impact significatif et des bénéfices sains, mais pas au rythme ni à l’échelle exigés par les investisseurs aux conditions du marché. Le capital catalytique leur offre le temps et la souplesse nécessaires pour grandir. Elles peuvent ainsi rester fidèles à leur mission tout en construisant des activités solides et résilientes, créatrices de valeur durable pour les personnes et la planète. Pierre Harkay, directeur général, Impact Finance Belgium
Remerciements
Nous remercions d’abord sincèrement les membres du groupe de travail dont les premières réflexions et l’engagement durable ont posé les bases de ce rapport : Sarah Kawa (Fondation Roi Baudouin), Tanguy Vanloqueren (Fondation pour les Générations Futures), Reynald Jacobs (Fonds de soutien MM Delacroix), Gaëtan Herinckx (Phitrust), Jean de Crane (Fédération belge des Fondations Philanthropiques), Adeline Michaux (Colruyt Foundation), Luc Lallemand (Helios Foundation) et Olivier Alsteens (Loterie Nationale). Leur engagement et leurs contributions réfléchies ont été essentiels pour définir l’orientation et l’ambition de ce travail.
Nous remercions aussi chaleureusement les personnes qui ont contribué directement à l’élaboration du rapport : Annika Cayrol (F’in Common), Silke Janssens (Telos Impact), Steven Serneels (Impact Finance Belgium), Patrick Somerhausen (Funds for Good), Pieter-Jan Van de Velde (trividend) et Wouter Vandersypen (Kampani). Leurs idées et leur expérience ont enrichi l’analyse comme les recommandations.
Synthèse
Atteindre les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies d’ici 2030 exige une transformation profonde du déploiement des capitaux. Avec un déficit annuel estimé à près de 4 000 milliards de dollars, les financements publics traditionnels, la philanthropie et les investissements aux conditions du marché ne suffisent pas. Le capital catalytique accepte délibérément un risque disproportionné et/ou des rendements inférieurs au marché pour permettre un impact qui ne serait autrement pas financé. Il apparaît comme un levier essentiel pour combler ce déficit.
Ce rapport examine ce qu’est le capital catalytique, pourquoi il est important, comment le structurer et son rôle unique dans l’écosystème belge de l’investissement à impact. Situé entre l’investissement à impact et les subventions, il cible les déficits de capitaux laissés par la finance classique, notamment dans les zones, populations et secteurs mal desservis, ainsi que pour les modèles innovants ou en phase de démarrage. En absorbant les risques, en offrant de la souplesse et en acceptant des conditions concessionnelles, il réduit le risque des opportunités, attire d’autres investisseurs et accélère des solutions à impact social et environnemental significatif.
Le rapport met en évidence trois rôles essentiels du capital catalytique :
- Amorcer, en soutenant de jeunes entreprises et des modèles non éprouvés sans historique établi.
- Développer, en permettant la croissance, l’expansion du marché et la mobilisation de capitaux supplémentaires grâce à des mécanismes comme le financement mixte.
- Pérenniser, en apportant des capitaux patients à long terme aux organisations à impact viables qui ne peuvent offrir des rendements de marché sans compromettre leur impact.
Le capital catalytique prend diverses formes : fonds propres, dette, garanties, positions de première perte et instruments hybrides ou subventions remboursables. Il est souvent plus efficace lorsqu’il est associé à des subventions, à une assistance technique et à des efforts visant à influencer les acteurs du marché et les cadres politiques. Le rapport souligne qu’il ne se limite pas à la structuration financière. Il s’attaque aussi aux freins de mentalité, aux incitations mal alignées et aux contraintes systémiques qui empêchent les capitaux d’aller là où ils sont le plus nécessaires.
Une série de cas belges montre comment des fondations, des acteurs publics, des investisseurs institutionnels et des fonds à impact utilisent déjà le capital catalytique. Ils illustrent ses rôles d’amorçage, de développement et de pérennisation dans plusieurs secteurs. Ces exemples montrent que des approches catalytiques intentionnelles et collaboratives peuvent mobiliser des capitaux supplémentaires, renforcer les organisations financées et contribuer au développement du marché.
Le rapport examine aussi le lien entre capital catalytique et financement mixte. Il montre comment les capitaux concessionnels philanthropiques et publics peuvent mobiliser des investissements privés à grande échelle. Le financement mixte repose traditionnellement sur les institutions de financement du développement. Toutefois, les organisations philanthropiques sont de mieux en mieux placées pour jouer un rôle catalytique accru, grâce à leur souplesse, leur vision à long terme et leur tolérance au risque.
L’analyse souligne l’importance de définir clairement le déficit de capitaux visé, d’évaluer rigoureusement l’additionnalité des investisseurs et les risques, de collaborer entre acteurs et d’adopter une perspective systémique à long terme. Le capital catalytique n’est pas une science exacte. C’est une pratique exploratoire et itérative, enrichie par les partenariats et la capacité d’adaptation.
Enfin, le rapport est un appel à l’action. Il invite les membres et partenaires d’IFB à renforcer leur collaboration, à explorer des instruments et structures innovants, à lever les obstacles juridiques et fiscaux et à faire du capital catalytique un outil stratégique pour mobiliser les capitaux là où ils comptent le plus. IFB jouera un rôle de coordination pour accélérer cette mobilisation en Belgique : approfondir la recherche, cartographier les acteurs et cas pratiques, et faire avancer les cadres fiscaux, juridiques et financiers favorables. IFB réunira des partenaires pour explorer de nouveaux instruments, modèles de propriété et véhicules financés par des donateurs. Ses membres participeront à un groupe de travail dédié et à des échanges réguliers de connaissances, avant un nouvel événement en 2027.
La Fondation Roi Baudouin considère l’investissement à impact catalytique comme un complément puissant à la philanthropie traditionnelle. Elle utilise des capitaux patients et flexibles pour soutenir des solutions innovantes, souvent trop jeunes ou risquées pour les investisseurs classiques. En associant intention philanthropique et outils d’investissement, ces structures réduisent le risque des nouveaux modèles, attirent d’autres capitaux et accélèrent l’impact social et environnemental. Les rendements et remboursements peuvent être réinvestis dans de futures initiatives, créant ainsi un moteur d’impact philanthropique durable à long terme.
Brieuc Van Damme, directeur général, Fondation Roi Baudouin
Introduction
Pour atteindre les ODD des Nations unies d’ici 2030, le déficit annuel de financement se creuse et atteint 4 000 milliards de dollars. Le capital catalytique est essentiel pour relever nombre de ces défis, mais reste insuffisant. Comment le déployer de la manière la plus stratégique et efficace possible ?
Un déficit évoque couramment un « vide ». On pourrait donc penser qu’un déficit de capitaux signifie l’absence de capitaux pour les organisations à financer. C’est parfois vrai. Mais souvent, des capitaux existent sans offrir les montants ni les conditions adaptés à l’organisation. Ils sont théoriquement disponibles, mais si mal alignés sur les besoins et contraintes des entreprises que peu de fonds atteignent finalement ces domaines.
Le capital catalytique est une forme de finance à impact qui comble les déficits laissés par les financeurs classiques. Il vise un impact pour les personnes et la planète qui ne pourrait autrement être atteint.
Ces dernières décennies, des capitaux croissants ont été mobilisés pour un impact positif, notamment dans l’inclusion financière et l’énergie propre, sur les marchés émergents et développés. Le capital catalytique a joué un rôle décisif dans la création et la réduction des risques de marchés aujourd’hui dynamiques pour les capitaux à impact et commerciaux, mais autrefois inexistants. Il a aussi permis à des entreprises et à des secteurs entiers à impact de se développer.
Malheureusement, de nombreuses possibilités d’impact indispensable n’attirent toujours pas assez de financements. C’est particulièrement vrai pour les communautés pauvres et marginalisées et dans les secteurs aux marchés de capitaux moins matures. À mesure que l’investissement à impact grandit et se généralise, le capital catalytique doit plus que jamais repousser ses frontières vers les déficits de capitaux et les besoins d’impact qui resteraient autrement sans réponse.
Il est séduisant de souligner la possibilité d’associer rendements ajustés au risque et impact positif. De nombreux cas prouvent que c’est possible. Mais certains défis sociétaux majeurs ne peuvent, et ne pourront peut-être jamais, être résolus par des modèles offrant des rendements de marché. Certains investisseurs acceptent toutefois des rendements ajustés au risque inférieurs au marché, ou la seule préservation du capital. Leur rôle catalytique consiste à permettre aux projets de changer d’échelle et de démontrer leur potentiel.
Ce rapport définit clairement le capital catalytique, son importance, ses structures et ses principaux acteurs (chapitre 1). Il présente ensuite des exemples concrets de l’écosystème belge de l’investissement à impact (chapitre 2). Enfin, à partir des enseignements tirés, il invite les acteurs du marché à agir pour mobiliser davantage de capital catalytique en Belgique (chapitres 3 et 4). Ce document ne se veut pas exhaustif. Nous souhaitons poursuivre le dialogue avec les autres acteurs sur ces questions et au-delà.
Pourquoi le capital catalytique est important
Qu’est-ce que le capital catalytique ?
La définition la plus utilisée du capital catalytique vient de Tideline :
Le capital catalytique accepte un risque disproportionné et/ou un rendement concessionnel pour créer un impact positif et permettre des investissements de tiers autrement impossibles. Tideline, 2019
Le capital catalytique est une forme de finance à impact qui comble les déficits laissés par les capitaux classiques. Il vise un impact pour les personnes et la planète autrement inaccessible. Ces déficits concernent des opportunités que les marchés d’investissement commercial ne financent pas, ou seulement en partie, car leur profil risque-rendement ou leurs besoins ne correspondent pas aux normes et attentes habituelles.
Sans capital catalytique pour amorcer de nouvelles entreprises à impact, développer les infrastructures de marché et prouver leur viabilité commerciale afin d’attirer de nouveaux investisseurs, les capitaux nécessaires pourraient mettre bien plus longtemps à atteindre certains secteurs et territoires, voire ne jamais y arriver.
Le capital catalytique peut prendre la forme de fonds propres, de dette, de garanties et d’autres instruments financiers. Les institutions de financement du développement, gouvernements, organisations philanthropiques, investisseurs privés et entreprises contribuent à mobiliser les investissements privés. Les investisseurs peuvent intervenir directement dans une entreprise ou un projet, ou indirectement via un fonds ou un autre intermédiaire.
Le capital catalytique est proche de notions comme capital concessionnel, capital privilégiant l’impact, capital sous-commercial, capital flexible et capital patient. Toutes désignent des investissements distincts de l’investissement à impact « aux conditions du marché ». Leurs rendements attendus sont explicitement inférieurs au marché ou soumis à l’incertitude importante d’une entreprise, d’un marché ou d’une innovation non éprouvés.
Les principales caractéristiques du capital catalytique sont :
- Tolérance au risque : accepter des risques plus élevés pour encourager l’investissement dans des initiatives à impact.
- Rendements flexibles : accepter des rendements concessionnels, inférieurs au marché, pour créer de l’impact.
- Priorité à l’impact : viser avant tout des bénéfices sociaux et environnementaux.
- Mobilisation d’investissements supplémentaires : encourager d’autres investisseurs à participer aux projets à impact.
La patience n’est pas une caractéristique intrinsèque du capital catalytique. En pratique, il est toutefois souvent déployé sur des horizons plus longs que le capital commercial.
La plupart des structures catalytiques associent financements publics et philanthropiques pour réduire les risques, envoyer des signaux au marché, développer des projets finançables et mobiliser des capitaux privés. Cela concerne surtout les régions mal desservies et les secteurs émergents ou sous-financés, comme l’agriculture durable, les solutions fondées sur la nature, les infrastructures vertes et l’inclusion sociale.
Combler le déficit de capitaux
Comme indiqué plus haut, le capital catalytique vise principalement les déficits non couverts par la finance classique. Ceux-ci peuvent notamment concerner :
- Population : atteindre des populations ou groupes démographiques mal desservis
- Territoire : atteindre des zones géographiques mal desservies
- Innovation : réduire les risques de nouveaux produits, services ou modèles de financement
- Démarrage : constituer un historique crédible ou une échelle suffisante pour une solution ou une nouvelle équipe ou organisation
- Modèle économique : traiter les petites transactions, les coûts de transaction élevés ou d’autres contraintes économiques du produit ou service, comme l’intensité capitalistique
- Résilience : offrir de la souplesse face aux chocs et aux crises
- Biais historiques dans l’allocation des capitaux, comme la marginalisation des organisations financées et communautés noires, autochtones et de couleur (BIPOC) aux États-Unis
Le graphique ci-dessous situe les entreprises selon leur profil risque-rendement. Le capital catalytique intervient entre la ligne bleue des subventions et la ligne rouge de l’investissement à impact au rendement du marché.
Les investissements à impact au rendement du marché trouvent facilement des financements (ligne rouge). Les initiatives au rendement financier attendu proche de zéro reçoivent souvent des subventions (ligne bleue). Entre ces pôles se trouve un vaste ensemble d’entreprises transformatrices aux profils risque-rendement variés (points bleus) : certaines restituent deux ou trois fois le capital investi, d’autres le préservent, d’autres encore en rendent la moitié. Elles créent un impact significatif et des bénéfices sains, mais pas au rythme ni à l’échelle exigés par les investisseurs de marché (ligne rouge). Ignorer ce segment revient à laisser de côté un impact considérable.
Combler ces déficits est essentiel pour répondre à des défis majeurs : inégalités, changement climatique, perte de biodiversité et fragilité des chaînes d’approvisionnement. Cela exige expertise, collaboration et rigueur. Voici des orientations importantes :
- Distinguer les caractéristiques de l’organisation financée des obstacles à l’investissement. Être une petite entreprise agricole en Afrique rurale est une caractéristique. Les obstacles viennent du décalage entre ces caractéristiques et les exigences et normes des financeurs. Cette distinction compte : il faut lever les obstacles, tandis que beaucoup de caractéristiques sont inhérentes et souvent indissociables de l’impact recherché.
- Examiner les obstacles dans leur ensemble. Les facteurs rationnels propres à chaque opération comptent, mais les obstacles de marché et de mentalité sont tout aussi importants. Les obstacles rationnels concernent généralement le risque, le rendement, le coût et la liquidité. Les freins de mentalité concernent la connaissance, la familiarité et les attitudes.
- Les freins de mentalité — manque de connaissance, méconnaissance, attitudes négatives — écartent souvent des opportunités avant toute analyse rationnelle. Ils peuvent persister après la suppression des obstacles rationnels. Ils peuvent donc exiger des réponses fondamentalement différentes. Cela rejoint directement l’investissement systémique présenté en annexe.
Freins de mentalité. « L’un de nos principaux enseignements, fortement confirmé par le nouveau guide C3, est que tous les obstacles ne sont pas rationnels. Les solutions techniques ne font pas toujours évoluer un marché. Nombre de contraintes du financement des micro, petites et moyennes entreprises rurales viennent d’idées reçues : les marchés ruraux seraient “trop risqués”, les petites opérations ne justifieraient pas l’effort de transaction, les modèles inconnus seraient fragiles par nature. Ces raccourcis mentaux, souvent automatiques, influencent les investisseurs autant que l’analyse financière. » « Ces expériences ont confirmé plusieurs vérités : être catalytique ne signifie pas être différent, mais être utilement différent. Cela exige de prendre des risques, d’apprendre et de collaborer. Il faut aussi rester attentif aux mentalités, les nôtres comme celles du marché. Car changer un système commence souvent par changer ce que les gens croient possible. » « Au fond, le capital catalytique ouvre des possibilités. Il montre ce qui devient réalisable lorsque souplesse, collaboration et engagement à long terme se conjuguent. »
Karina Wong, Small Foundation
- Les interventions catalytiques visent souvent à amener les projets ou entreprises à un stade où des capitaux classiques peuvent les financer. C’est le parcours de transition vers la finance classique, lié au rôle de développement. Il faut donc lever tous les obstacles majeurs et expliciter les hypothèses. Toutefois, cette transition peut être impossible, voire indésirable, pour certaines entreprises ou certains projets à impact. Ils peuvent devenir sains et rentables sans offrir les rendements attendus par les capitaux classiques. Le capital catalytique joue alors un rôle de pérennisation, décrit ci-dessous.
- Adopter une approche globale, au-delà du seul capital catalytique. Des réponses efficaces peuvent nécessiter des subventions pour l’assistance technique et la recherche, des efforts d’influence des acteurs du marché et un plaidoyer pour changer les règles. Comprendre l’ensemble des réponses possibles et des collaborations renforce l’impact stratégique. Cela rejoint aussi l’investissement systémique.
Rôles du capital catalytique
Une fois le déficit de capitaux bien compris, plusieurs réponses sont possibles. Elles dépendent du caractère temporaire de l’obstacle, traité par l’amorçage et le développement, ou structurel, nécessitant un soutien durable :
| Rôle | Fonction | Nature du déficit de capitaux |
|---|---|---|
| Amorçage | Soutient les entreprises en pré-amorçage et les innovations sans historique commercial. Le capital catalytique peut accompagner des entreprises et gestionnaires d’investissement qui testent des approches innovantes, mais n’ont pas encore l’historique nécessaire pour attirer les investisseurs classiques. | Temporaire |
| Changement d’échelle | Aide les entreprises à accéder à de nouveaux marchés ou territoires. Le développement s’appuie sur le travail d’amorçage pour atteindre de nouvelles régions, clientèles ou segments. Il est souvent structuré pour réduire le risque et attirer d’autres investisseurs classiques, notamment par le financement mixte. | Temporaire |
| Pérennisation | Apporte un financement continu aux projets qui ont besoin d’un soutien durable pour maintenir leur impact. Il soutient les entreprises à impact et intermédiaires qui doivent continuer à servir des communautés difficiles à atteindre. Il accepte des rendements concessionnels plutôt qu’un risque disproportionné par opération. | Structurel |
Catégories de réponses aux déficits de capitaux. Le Catalytic Capital Consortium en distingue quatre :
- Investissement. Il s’agit du capital catalytique, objet de ce rapport.
- Subventions ou assistance technique. Elles financent souvent un soutien non financier : formations aux bonnes pratiques, mise en place d’une gouvernance adaptée, etc. Elles peuvent aussi développer des instruments financiers ou des structures de fonds innovants.
- Influence sur les acteurs du marché. Il s’agit de faire évoluer les connaissances, attitudes et comportements, notamment des autres investisseurs. L’introduction de labels de commerce équitable pour influencer toute la chaîne de valeur ou d’approvisionnement en est un autre exemple.
- Plaidoyer pour changer les règles. Il s’agit d’informer et de mobiliser décideurs publics, législateurs, régulateurs, organismes de normalisation et autres parties concernées. Ensemble, ils créent, font évoluer et appliquent les règles du marché — lois, réglementations et normes — qui orientent ou limitent les comportements. Les fonds 90/10 français sont un exemple connu. Ces produits d’épargne consacrent au moins 5 à 10 % de leurs actifs à des entreprises solidaires ou à impact social. Les 90 % restants vont à des investissements classiques moins risqués pour protéger le capital des épargnants.
Tous les investisseurs catalytiques ne doivent ni ne peuvent mener toutes ces actions. Ils doivent les examiner selon leurs capacités, leurs ressources et leur rôle. Cela peut ouvrir des collaborations avec des acteurs mieux placés : associations de plaidoyer, fédérations professionnelles ou facilitateurs de marché. Ces collaborations sont courantes dans les stratégies d’investissement systémique (voir annexe).
Situer le capital catalytique dans le spectre des capitaux
Le capital catalytique se situe entre l’investissement à impact et les subventions. Le schéma ci-dessous ne présente pas de frontières fixes : les stratégies évoluent progressivement de l’une à l’autre dans le spectre des capitaux.
Le capital catalytique est étroitement lié à l’additionnalité financière de l’investisseur et à la stratégie d’« investissement à impact additionnel » définie dans les « 5 Ws of Impact Investing » d’Impact Europe. Cette stratégie est aussi appelée investissement donnant la priorité à l’impact.
L’additionnalité de l’investisseur désigne une intervention qui produit, ou a produit, des effets absents sans elle. On distingue deux types d’additionnalité :
- Additionnalité financière : accepter des rapports risque-rendement disproportionnés ou apporter des capitaux patients, flexibles et/ou concessionnels à des projets insuffisamment financés. Le capital catalytique en est un exemple : il cible les déficits laissés par la finance classique ou le secteur public pour créer un impact autrement impossible pour les personnes et la planète. L’additionnalité financière augmente vers le coin inférieur droit : des projets à impact à risque élevé et faible rendement.
- Additionnalité non financière : un engagement actif de l’investisseur qui améliore les résultats d’impact de l’organisation financée.
Pour être qualifié de capital catalytique, un investissement à impact additionnel doit permettre des investissements de tiers autrement impossibles.
Instruments financiers innovants du capital catalytique
Malgré l’innovation technologique sans égale de la Silicon Valley, les structures financières essentielles, notamment le capital-risque, ont peu changé. La plupart des entreprises n’ont qu’un choix limité entre subventions, fonds propres — capital-risque et capital-investissement — et dette. Pour relever les grands défis sociétaux et attirer des capitaux, il faut innover dans les instruments financiers comme dans la conception des fonds.
Les concessions et innovations peuvent s’intégrer de plusieurs façons aux instruments traditionnels :
- Instruments de dette : prêts et obligations. Le capital catalytique peut proposer des conditions plus favorables : taux d’intérêt inférieurs au marché, remboursements plus flexibles, délais de grâce prolongés, garanties exigées plus légères ou critères d’octroi moins restrictifs que ceux des prêteurs commerciaux.
- Fonds propres. Les investisseurs catalytiques peuvent accepter un historique limité, prendre une position subordonnée ou de première perte pour protéger les autres investisseurs, ou prévoir une sortie plus lointaine et flexible que les investisseurs traditionnels.
- Instruments hybrides. Le capital catalytique peut combiner des caractéristiques de la dette et des fonds propres : prêts convertibles, prêts pouvant devenir des subventions, financements liés au chiffre d’affaires ou aux redevances, actions remboursables se rapprochant progressivement de la dette, ou actions privilégiées. Outre les concessions propres à la dette et aux fonds propres, ces instruments peuvent adapter les remboursements à la croissance ou aux revenus de l’entreprise pour gérer la volatilité. Cette approche est souvent appelée finance non extractive.
- Garanties et instruments de risque. Les investisseurs catalytiques les utilisent souvent pour garantir aux autres investisseurs le remboursement du principal en cas de défaut. Ce rehaussement de crédit mobilise efficacement les capitaux : les fonds ne sont appelés qu’en cas d’incident de crédit. Les concessions peuvent inclure une couverture des pertes supérieure à celle des prêteurs classiques ou une commission de garantie réduite.
- Instruments de subvention : subventions récupérables devenant de la dette, subventions convertibles en fonds propres ou subventions non récupérables. Selon des conditions prédéfinies, un don philanthropique peut être reversé au financeur si l’organisation devient rentable.
Toute une communauté développe et teste déjà de nouvelles idées dans ce domaine. C’est une source d’inspiration. L’Innovative Finance Initiative réunit financeurs, bâtisseurs, penseurs et praticiens convaincus que la finance de demain doit servir un impact concret.
La première perte est un mécanisme de gestion du risque ou une position dans une structure d’investissement, et non un instrument financier en soi. Une partie absorbe les premières pertes avant les autres investisseurs ou acteurs. Ce mécanisme intervient en finance structurée, mixte et à impact. Dans un financement mixte, par exemple, des organisations philanthropiques, institutions de développement ou gouvernements peuvent couvrir les premières pertes. Les investisseurs privés participent alors avec moins de risque tout en soutenant l’impact social.
Au lancement, F’in Common rencontrait l’obstacle classique du démarrage : aucun historique, aucun portefeuille, aucune confiance des investisseurs. La garantie de 150 000 € de la Fondation pour les Générations Futures nous a aidés à franchir ce cap. Elle a fondé notre structure de partage des risques, permis de mobiliser l’investissement citoyen, d’obtenir prêts et garanties de partenaires et de construire la confiance nécessaire à notre développement.
Annika Cayrol, codirectrice, Financité
La première perte s’associe à des instruments comme les fonds propres, la dette, les subventions ou les garanties. Lorsqu’une organisation prend cette position pour atteindre des objectifs sociaux ou environnementaux, on parle de capital catalytique de première perte (CFLC). Il vient généralement d’investisseurs concessionnels, comme des organisations philanthropiques ou banques de développement, afin de réduire le risque des investisseurs privés qui interviennent ensuite.
| Instrument | Description |
|---|---|
| Fonds propres | En prenant la position en fonds propres la plus subordonnée, le financeur absorbe les premières pertes, tout en pouvant rechercher un rendement ajusté au risque. Cela inclut les actions ordinaires dans des structures comportant des catégories d’actions privilégiées. |
| Subventions | Une subvention destinée expressément à couvrir un montant défini de premières pertes. |
| Garanties | Une garantie couvrant un montant défini de premières pertes. |
| Dette subordonnée | La dette la plus subordonnée dans une cascade de distributions comportant plusieurs rangs de dette, sans fonds propres dans la structure. |
Comme indiqué plus haut, la première perte peut aussi être une garantie d’un tiers couvrant une partie des pertes potentielles. Ce tiers protège tout ou partie du capital des autres investisseurs si le projet fait défaut ou n’atteint pas certains jalons ou objectifs. Contrairement aux fonds propres, à la dette ou aux subventions de première perte, le capital n’est pas transféré ni investi dans le projet. Il reste disponible en cas de besoin.
Types d’investisseurs en capital catalytique
En principe, tous les investisseurs peuvent adopter une approche catalytique. En pratique, les plus actifs sont les organisations philanthropiques, family offices, particuliers fortunés et investisseurs publics ou semi-publics. Les fonds d’investissement à impact financés par des donateurs constituent une catégorie particulière. Ils donnent par conception la priorité à l’impact, avec un effet catalytique possible.
Organisations philanthropiques. Leur mission, leurs ressources et leur stratégie à long terme leur donnent un rôle important dans la mobilisation du capital catalytique. Elles peuvent utiliser leur dotation patrimoniale et leurs budgets de programmes pour l’investissement à impact. L’allocation de la dotation privilégie généralement le rendement financier aux côtés de l’impact. Le financement des programmes offre toutefois un potentiel catalytique important, donnant la priorité à l’impact. Ces organisations peuvent investir sur tout le spectre financier en combinant objectifs financiers et d’impact.
Les organisations philanthropiques peuvent notamment :
- Accorder des subventions avec une intention catalytique pour l’assistance technique.
- Utiliser des instruments remboursables pour investir dans de très jeunes entreprises à risque élevé et fort impact.
- Utiliser du capital de première perte et des garanties pour réduire les risques et attirer d’autres investisseurs.
L’investissement privilégiant l’impact ne convient cependant pas à toutes les organisations philanthropiques, qui ont leur propre cadre et leurs objectifs. Certains pays imposent aussi des obstacles juridiques. Les cultures et lois, les statuts — notamment les volontés du fondateur — et l’autonomie d’affectation des fonds aux subventions, projets et investissements influencent leur engagement actuel et futur.
Les subventions restent essentielles aux organisations sans modèle de revenus. Lorsque les projets à impact disposent ou peuvent développer un tel modèle, le capital catalytique devient particulièrement puissant : il peut être réutilisé et réinvesti, multipliant l’impact dans le temps. Il complète les subventions et la philanthropie. Il s’agit d’utiliser le bon outil dans le bon contexte. En Belgique, la Fondation pour les Générations Futures, la Fondation Roi Baudouin et la Helios Foundation explorent notamment ces stratégies.
Family offices et particuliers fortunés. Ils sont aussi d’importants fournisseurs de capital catalytique. Ils peuvent choisir des thèmes et territoires alignés sur leurs valeurs et leur théorie du changement. Leur capacité à investir dans plusieurs classes d’actifs, sur tout le spectre financier et à long terme, permet une approche systémique du portefeuille et un déploiement là où il compte le plus. En Belgique, The Nest, Impact Capital, VP Capital et Victrix utilisent notamment du capital catalytique.
Investisseurs publics. Les budgets publics d’aide extérieure et les institutions de financement du développement (IFD) apportent activement du capital catalytique. Les gouvernements peuvent aussi le soutenir dans leur propre pays. La garantie de PMV à trividend permet par exemple davantage de risque et des taux d’intérêt plus bas pour les organisations financées. Elle mobilise ainsi des capitaux supplémentaires. La tranche de première perte investie par la Direction générale Coopération au développement et Aide humanitaire (DGD) dans Kampani est un autre exemple. Ces cas sont détaillés au chapitre 2. Les investisseurs publics peuvent soutenir des choix politiques et attirer des investisseurs privés grâce au financement mixte.
Kampani apporte des capitaux de croissance patients aux agriculteurs organisés des marchés émergents. Cela est possible grâce à une succession d’investisseurs acceptant un risque élevé, de faibles rendements financiers et une tranche de première perte.
Wouter Vandersypen, directeur exécutif, Kampani
Fonds à impact financé par des donateurs. Ces véhicules collectifs sont principalement capitalisés par des dons. Ils investissent ce capital de manière patiente, concessionnelle et/ou catalytique dans de jeunes entreprises à haut risque dont l’objectif principal est l’impact social ou environnemental, plutôt que le rendement financier maximal.
Contrairement à la philanthropie fondée uniquement sur les dons, ces fonds réinvestissent les remboursements et rendements. Un même euro peut ainsi financer plusieurs pionniers successifs. Ce modèle de capital renouvelable renforce l’effet de levier des ressources philanthropiques et crée une réserve de capitaux semi-permanente dédiée à la mission.
Selon l’origine des dons, trois formes sont possibles :
- Véhicules multi-donateurs qui réunissent les dons de particuliers, familles, fondations et entreprises sans lien entre eux dans une structure commune privilégiant l’impact. Le Donor Impact Invest Fund en est un exemple.
- Véhicules portés par une fondation familiale, d’entreprise ou indépendante, qui investissent son capital philanthropique en donnant la priorité à l’impact. DOEN Ventures, soutenu par la loterie néerlandaise Postcode Lottery, est un exemple connu.
- Véhicules renouvelables créés par des entreprises opérationnelles ou des gestionnaires d’actifs. Ils reçoivent une part systématique des revenus commerciaux, par exemple des bénéfices ou frais de gestion. Funds for Good Impact en est un exemple belge. Astorg Philanthropy Investments (API), fonds sous l’égide de la Fondation Roi Baudouin, est un autre exemple de véhicule hébergé financé par des donateurs. API reçoit des contributions d’Astorg Asset Management, notamment une part des frais de gestion et de l’intéressement aux performances. Il investit ce capital philanthropique dans la santé en donnant la priorité à l’impact. Au-delà du financement, des collaborateurs d’Astorg participent aux conseils, groupes consultatifs, recherches d’opportunités, diligences et expertises techniques ponctuelles. API suit une approche renouvelable : revenus et remboursements restent dans la structure et financent systématiquement de nouvelles opportunités alignées sur la mission. Cela crée un capital philanthropique réutilisable à long terme.
Le rôle particulier du capital catalytique dans le financement mixte
Au-delà de l’investissement direct dans une entreprise ou un projet, le capital catalytique peut être investi dans un fonds ou véhicule collectif. Il permet alors d’aligner les exigences des investisseurs sur les besoins des entreprises du portefeuille ou autres organisations financées. On parle généralement de structure de financement mixte.
Le financement mixte associe du capital catalytique public ou philanthropique à des investissements privés pour accroître le développement durable. Convergence, 2025
Le financement mixte est une méthode de structuration qui associe stratégiquement capital concessionnel et investissement commercial. Des organisations aux objectifs différents peuvent investir ensemble tout en atteignant leurs propres buts : rendement financier, impact social ou combinaison des deux. En mêlant les types de capitaux, cette approche vise à corriger les défaillances du marché et à permettre aux investisseurs privés de soutenir des objectifs sociaux et environnementaux.
La concessionnalité désigne des conditions volontairement plus flexibles ou moins exigeantes financièrement que celles du marché, afin d’accélérer l’impact. Elle prend généralement deux formes :
- Protection contre les pertes. Le capital catalytique supporte davantage de risque pour protéger les autres investisseurs. Cela peut inclure des premières pertes, des garanties de portefeuille ou d’autres rehaussements de crédit, comme la subordination, qui améliorent la qualité de crédit perçue d’une tranche ou d’un fonds (de A à B sur le schéma).
- Amélioration du rendement. Le profil de rendement de certains investisseurs s’améliore grâce à une réallocation des gains. Dans les tranches à rendement plafonné, par exemple, l’investisseur concessionnel accepte une limite à son rendement. Les distributions excédentaires reviennent alors aux autres investisseurs (de A à C sur le schéma).
Le financement mixte vise principalement à mobiliser les investissements privés, réduire leurs risques et améliorer la viabilité financière des projets. Il encourage la participation du marché dans des domaines traditionnellement sous-financés.
Grâce au soutien du gouvernement flamand, trividend peut proposer un fonds d’investissement à faible risque, très liquide et à fort impact.
Frederik Matthijs, directeur, trividend
Une structure de financement mixte peut utiliser quatre instruments : subventions, fonds propres, dette et garanties. Elle associe une composante concessionnelle et une composante commerciale. Les défis comprennent la complexité de la structure, la coordination de plusieurs acteurs et le risque de désalignement entre objectifs financiers et d’impact.
Ces structures peuvent aussi mieux aligner les besoins de liquidité et les horizons des investisseurs sur ceux des entreprises financées. Le capital catalytique peut financer ou renforcer des réserves de liquidité, ou garantir aux investisseurs une possibilité de sortie même lorsque les marchés secondaires sont limités ou inexistants.
Certains fournisseurs de capital catalytique soutiennent aussi des modèles différents des fonds fermés classiques. Les fonds perpétuels et holdings permettent par exemple de recevoir des dividendes et une appréciation de valeur au fil du temps, sans dépendre uniquement des cessions d’actifs. Ces véhicules à capital permanent apportent des capitaux plus patients et durables aux entreprises à impact.
Études de cas
Plusieurs investisseurs mobilisent déjà du capital catalytique en Belgique pour créer un impact social et environnemental positif concret. Ce chapitre présente cinq cas. Un sixième figure en annexe, car il relève de l’investissement systémique et suit un autre format.
Le Monde d’Ayden (Phitrust et Fonds de soutien MM Delacroix)
Rôle : amorcer et développer. Le Monde d’Ayden crée des plaines de jeux inclusives pour tous les enfants, quels que soient leur âge ou leur handicap. L’entreprise favorise aussi l’inclusion en employant des personnes en situation de handicap.
Investisseurs. Le Fonds de soutien MM Delacroix contribue à l’épanouissement des personnes en situation de handicap en menant et soutenant des recherches scientifiques et des initiatives de terrain. Il a été le premier investisseur du Monde d’Ayden. Phitrust investit dans la croissance d’entreprises qui placent le développement humain et la préservation de la planète au cœur de leur stratégie. Il est devenu investisseur principal lors du changement d’échelle.
Aperçu de l’investissement. Pour le pilote, le Fonds de soutien MM Delacroix a prêté 100 000 € à long terme et sans intérêt afin d’achever la première plaine de jeux en 2020. Cet investissement catalytique a attiré d’autres investisseurs, dont Phitrust. Pour le développement, les deux acteurs ont investi 1,6 million d’euros : 0,2 million en fonds propres et 1,4 million en prêt convertible sur huit ans, avec trois ans de grâce. Le prêt sera versé en trois tranches selon l’atteinte des indicateurs clés. Citizen Fund a aussi prêté 15 000 € aux mêmes conditions.
Structure et conditions : une petite participation limite la dilution du fondateur. Phitrust et le Fonds de soutien MM Delacroix siègent au conseil d’administration. Aucun frais de gestion ou de structuration n’est facturé. Le prêt convertible prend comme référence un rendement de 8 %, sur huit ans, prolongeable à douze ans. Cinq indicateurs portent sur les ouvertures de plaines de jeux et les publics atteints. Ils sont validés par le conseil du fonds et alignés sur le plan d’affaires.
Rôle catalytique. Le Fonds de soutien MM Delacroix a accepté un rendement concessionnel nul et un prêt à long terme. Il a ainsi permis le premier pilote essentiel et attiré des investisseurs comme Phitrust. Celui-ci a apporté un investissement à impact additionnel sous forme de capital patient et non extractif, au profil risque-rendement inférieur aux attentes du capital-risque traditionnel. Cet investissement de suivi démontre un parcours de transition et permet aujourd’hui l’accès aux prêts bancaires. Phitrust a aussi apporté une additionnalité non financière en structurant gratuitement le passage d’une association à une entreprise commerciale. Strictement parlant, son investissement n’est pas catalytique, car aucun nouvel investisseur n’a encore été mobilisé.
Principaux enseignements. Les instruments flexibles sont importants, surtout pour les jeunes entreprises. Elles doivent pouvoir réorienter leur activité et adapter leurs objectifs. La collaboration étroite avec l’entrepreneur engagé a permis d’atteindre et même de dépasser l’objectif.
| Le Monde d’Ayden | Fonds de soutien MM Delacroix | Fonds de soutien MM Delacroix + Phitrust |
|---|---|---|
| Instrument financier | Prêt sans intérêt | Fonds propres + prêt convertible |
| Risque disproportionné | OK | OK |
| Rendement inférieur au marché accepté | OK | OK |
| Investissement de tiers | OK | Pas encore |
| Rôle | Amorçage | Changement d’échelle |
De Lochting (trividend et ImpaktEU)
Rôle : pérenniser. De Lochting cultive, transforme et conditionne des légumes biologiques et gère écologiquement des espaces verts. L’entreprise offre emploi, développement personnel et inclusion aux personnes dont les limitations physiques, mentales ou sociales rendent difficile l’accès à l’économie ordinaire.
Investisseurs. trividend finance et accompagne des entrepreneurs à impact qui créent une valeur sociale. De Lochting correspond à ses deux axes principaux : insertion professionnelle et économie circulaire. Funds for Good suit un modèle de capitalisme raisonné. Funds for Good IMPACT finance et soutient les entrepreneurs sociaux ou précarisés. Cette activité est financée par Funds for Good INVEST, qui crée des fonds durables et reverse ses bénéfices à Funds for Good. ImpaktEU est un fonds créé par Funds for Good.
Aperçu de l’investissement. Prêt subordonné de 900 000 €, partagé à parts égales entre trividend et Funds for Good. Versement de 600 000 € en 2024 puis 300 000 € en 2025. Le prêt convient au statut associatif de De Lochting. trividend siège au conseil et assure un suivi étroit. Aucun frais de gestion ou de structuration. Le taux de 7 % est considéré inférieur au marché. Durée de sept ans : deux ans de grâce puis cinq ans de remboursement. L’indicateur d’impact porte sur l’emploi des personnes éloignées du marché du travail, avec deux réunions de suivi dédiées par an.
Rôle catalytique. En prêtant de manière subordonnée à l’association, les investisseurs ont accepté plus de risque qu’un investisseur classique. Ils sont intervenus pendant une période difficile pour De Lochting, ce qui illustre ce risque. Le soutien financier laisse la priorité au remboursement de la dette principale et aide à pérenniser les activités. Les investisseurs ont aussi conseillé gratuitement l’organisation pour résoudre ses difficultés et améliorer sa mesure et sa gestion de l’impact.
Principaux enseignements. Les investisseurs ont formé une coalition solide pour financer l’entreprise. Leur philosophie d’investissement commune a favorisé la collaboration.
| De Lochting | trividend & ImpaktEU |
|---|---|
| Instrument financier | Prêt subordonné |
| Risque disproportionné | OK |
| Rendement inférieur au marché accepté | OK |
| Investissement de tiers | Pas encore |
| Rôle | Pérennisation |
trividend (SIFO et PMV)
Rôle : pérenniser. trividend finance et accompagne des entrepreneurs à impact créateurs de valeur sociale. Il cible l’emploi social, les solutions circulaires et l’innovation sociale. Il propose prêts subordonnés, prêts convertibles et participations.
Investisseur. Le gouvernement flamand apporte au maximum un tiers des fonds propres de trividend, aux mêmes conditions concessionnelles que les autres coopérateurs. Le but est d’investir l’épargne à long terme dans un fonds à faible risque, forte liquidité et fort impact. Les garanties publiques de la Participatiemaatschappij Vlaanderen (PMV) sont essentielles : elles réduisent le risque du fonds et attirent d’autres investisseurs. Via le Sociaal Investeringsfonds (SIFO), le gouvernement fournit aussi un cofinancement axé sur l’emploi des personnes éloignées du marché du travail. Une subvention couvre également les frais de fonctionnement de trividend.
Aperçu de l’investissement. Sept millions d’euros de fonds propres de coopérateurs, deux millions de prêt adossé du SIFO avec partage des risques, et une subvention de fonctionnement du gouvernement flamand. Le SIFO cofinance lorsque trividend investit. Les garanties standard de PMV couvrent au maximum 75 % des montants versés pendant dix ans au plus. La subvention évite les frais annuels de gestion. L’objectif financier est la préservation du capital. Une théorie du changement est développée. L’indicateur principal du fonds est le nombre d’emplois créés pour les personnes éloignées du marché du travail. Les autres indicateurs sont suivis par entreprise. Un rapport d’impact paraît chaque année.
Rôle catalytique. Le cofinancement du SIFO permet des investissements plus importants, sans effet catalytique direct de cette tranche. La garantie standard de PMV couvre jusqu’à 75 % et permet à trividend de prendre plus de risque et d’appliquer des taux plus bas. Elle mobilise ainsi des capitaux supplémentaires. La subvention flamande couvre une part importante des frais du fonds. Elle lui permet d’opérer là où les montants et rendements sont trop faibles pour financer les coûts d’un fonds. Cette subvention pure n’est pas du capital catalytique. Ce partenariat public-privé finance des jeunes entreprises à haut risque peu attractives pour le capital-risque classique.
Principaux enseignements. Les garanties rendent le modèle du fonds viable et permettent davantage de risque par dossier.
| trividend | PMV |
|---|---|
| Instrument financier | Garantie |
| Risque disproportionné | OK |
| Rendement inférieur au marché accepté | OK |
| Investissement de tiers | OK |
| Rôle | Pérennisation |
Kampani (FRB, MRBB et DGD)
Rôle : amorcer et développer. Kampani investit dans les organisations de producteurs et PME agricoles des pays du Sud. Il accorde autant de poids à l’impact social sur les petits agriculteurs qu’au rendement financier.
Investisseurs. La Fondation Roi Baudouin (FRB), indépendante, renforce le bien commun en Belgique et ailleurs. Elle soutient les acteurs de changement dans les domaines sociaux, environnementaux et culturels. La MRBB, Maatschappij voor Roerend Bezit van de Boerenbond, est la société d’investissement du Boerenbond. Elle soutient le développement à long terme du secteur agroalimentaire belge. La Direction générale Coopération au développement et Aide humanitaire (DGD) est l’administration fédérale chargée de concevoir et mettre en œuvre la politique belge de développement international.
Aperçu de l’investissement. La FRB et la MRBB ont investi dès 2014, respectivement 500 000 € et 300 000 € en fonds propres. La FRB a ajouté 500 000 € en 2022 et la MRBB un million en 2023. En 2021, la DGD a financé une tranche de première perte de 900 000 € en fonds propres par une subvention publique. Kampani est lui-même catalytique : il accorde des prêts sans sûreté de 100 000 à 500 000 €, avec des investissements de suivi plafonnés à un million.
Kampani est organisé en holding. La durée minimale d’investissement est de cinq ans. Deux actionnaires ont totalement quitté la structure ; deux autres sorties sont prévues en 2026. Le rendement attendu des fonds propres est un taux de rendement interne net égal à l’inflation belge à long terme. La tranche DGD, financée par subvention, n’attend aucun rendement. La mesure et la gestion de l’impact se sont améliorées. Il reste difficile d’agréger des indicateurs sociaux sur tout le portefeuille. Une charte sociale convenue avec chaque client fixe objectifs d’impact et obligations de rapport. Les clients de Kampani croissent en moyenne de 35 % par an.
Rôle catalytique. La FRB et la MRBB ont assumé le risque des premiers investisseurs au stade de l’idée. Ce rôle d’amorçage a probablement rendu le lancement possible et apporté de la crédibilité. Les rendements sont concessionnels parce que Kampani cible des clients incapables d’offrir des rendements commerciaux. Il intervient uniquement dans l’agroalimentaire, par dette longue sans sûreté pour des dépenses d’investissement, souvent dans des pays difficiles. La première perte de la DGD a aussi été très catalytique. Elle est la seule réponse permettant d’améliorer structurellement le rapport risque-rendement. Kampani attire par son impact, mais pas par ses rendements commerciaux. Les compromis acceptés par les actionnaires — faible liquidité, rendement réduit, risque accru contre impact — varient et restent limités. La réduction du risque de perte a facilité les levées de fonds et accéléré la croissance, de 4 à 14 millions d’euros.
Principaux enseignements. Un impact social important et durable peut justifier un risque élevé. L’innovation de processus peut simplement combiner intelligemment des pratiques existantes et bien les exécuter. Le financement concessionnel peut être très catalytique.
| Kampani | KBF & MRBB | DGD |
|---|---|---|
| Instrument financier | Fonds propres | Premières pertes |
| Risque disproportionné | OK | OK |
| Rendement inférieur au marché accepté | OK | OK |
| Investissement de tiers | OK | OK |
| Rôle | Amorçage | Changement d’échelle |
F’in Common (Fondation pour les Générations Futures)
Rôle : amorcer. F’in Common est une coopérative de finance sociale. Elle mobilise l’épargne citoyenne et des financements tiers pour prêter à l’économie sociale et solidaire, avec des bénéfices sociaux et environnementaux alignés sur les ODD. Elle a déjà accordé plus de 3,4 millions d’euros de prêts à 22 projets.
Investisseur. La Fondation pour les Générations Futures, fondation d’utilité publique, soutient de jeunes talents qui développent des solutions pour un avenir durable. Sa stratégie donnant la priorité à l’impact associe outils philanthropiques et d’investissement pour répondre à des besoins sociétaux sous-financés que la finance commerciale ne couvre pas.
Aperçu de l’investissement. La Fondation pour les Générations Futures apporte une garantie fondatrice de 150 000 € depuis le lancement en 2019, absorbant les pertes avant les parts coopératives. La garantie « Micro and Social » du Fonds européen d’investissement s’applique depuis 2023 selon les cas. Une réserve mutualisée alimentée progressivement par les emprunteurs intervient d’abord en cas de défaut. La garantie gratuite de la Fondation a constitué le premier coussin de risque financier important. Le succès de F’in Common permet son retrait progressif : 100 000 € en 2025, puis 50 000 € en 2026.
Facteurs de réussite d’une garantie privilégiant l’impact : tolérance au risque, confiance préalable et réponse aux inquiétudes à long terme. Par conviction ou pour maximiser l’impact, beaucoup de fondations hésitent à absorber les premières pertes si des investisseurs privés en tirent ensuite de gros bénéfices. Elles craignent que la finance classique dilue la mission et l’impact. Des clauses de retour philanthropique peuvent partager la réussite. Des structures protégeant la mission — objet légal, propriété responsable, sociétés à mission ou coopératives — peuvent la préserver bien au-delà de l’investissement initial de la fondation.
Rôle catalytique. Fin 2018, F’in Common rencontrait un cercle vicieux : aucun historique, portefeuille diversifié ou confiance des financeurs. La garantie gratuite de 150 000 € de la Fondation a débloqué la situation dès le premier jour. Pierre angulaire d’une stratégie de réduction des risques à plusieurs niveaux, elle a construit la crédibilité et permis la croissance. Elle a sécurisé et mobilisé des capitaux alignés sur la mission — parts citoyennes et prêts partenaires — et facilité le cofinancement. La Fondation a aussi rejoint le comité de pilotage avant lancement, puis la coopérative et son conseil, apportant expertise et confiance.
Principaux enseignements. Après sept ans, la garantie n’a jamais été appelée. Elle est progressivement retirée, car F’in Common a établi un historique solide et d’autres coussins de risque.
| F’in Common | Fondation pour les Générations Futures |
|---|---|
| Instrument financier | Garantie |
| Risque disproportionné | OK |
| Rendement inférieur au marché accepté | OK |
| Investissement de tiers | OK |
| Rôle | Amorçage |
Conclusion et principaux enseignements
Le capital catalytique est un levier essentiel de la transition vers une société plus durable et résiliente. Il permet un impact inaccessible à la finance classique. Son déploiement doit urgemment croître, mais tous les capitaux ne doivent pas être catalytiques. L’essentiel est de combiner intelligemment les types de capitaux pour créer un changement profond, durable et systémique.
En Belgique et ailleurs, des exemples prometteurs montrent des investisseurs testant de nouvelles structures, instruments et collaborations. Le capital catalytique peut amorcer des solutions, développer des entreprises à impact et pérenniser des modèles à valeur sociétale incapables d’offrir les rendements classiques. Le domaine reste toutefois jeune : apprentissage continu, amélioration progressive et engagement à long terme sont essentiels.
Un enseignement majeur est qu’un instrument financier ingénieux ne suffit pas. Pour combler les déficits, il faut une approche plus large fondée sur :
- La collaboration entre capitaux philanthropiques, publics et privés, associée à un soutien non financier.
- L’innovation réglementaire pour lever les obstacles juridiques et fiscaux aux approches catalytiques.
- La recherche et le développement du domaine pour tester les modèles et produire des preuves.
- L’évolution des mentalités : risques perçus, conventions et biais bloquent souvent davantage les capitaux que les contraintes financières réelles.
Le capital catalytique réduit les risques, notamment par garanties ou premières pertes. Mais si les règles ou mentalités empêchent encore le marché de servir les publics visés, l’impact reste limité. Il doit donc faire partie d’un ensemble de réponses, avec des subventions de renforcement des capacités, des échanges entre pairs et un plaidoyer politique. Tous les acteurs ne peuvent actionner tous ces leviers. Des partenariats aux engagements ouverts et évolutifs sont donc essentiels.
Le capital catalytique n’est pas une formule précise, mais une pratique exploratoire. La question centrale reste : comment mobiliser les capitaux vers les déficits où ils comptent le plus ? Cela exige humilité, souplesse et acceptation d’un parcours non linéaire. Ce capital est un moyen au service d’une fin. On part du défi sociétal, par exemple de petits agriculteurs prospères qui ne peuvent grandir faute de capital de croissance. Puis on détermine les besoins en investissement, accompagnement non financier, réglementation et autres domaines.
Enfin, le capital catalytique est plus puissant dans une perspective à long terme. Ses effets dépassent la durée de l’investissement. Une conception intentionnelle — sorties renforçant l’impact ou structures de propriété alternatives — peut faire de chaque opération une contribution à des transformations profondes. Cette orientation rejoint l’investissement systémique, présenté en annexe, qui transforme les systèmes à l’origine des défis sociaux et environnementaux actuels.
Le capital catalytique ne résout pas tout. Mais utilisé de manière stratégique, collective et systémique, il peut mobiliser les innovations, partenariats et flux financiers nécessaires à une véritable transition sociétale.
Prochaines étapes et plan d’action
Le besoin de capital catalytique est clair. Les instruments innovants existent et davantage d’investisseurs souhaitent accroître leur impact. Le moment est venu de coordonner ces éléments pour créer un impact positif durable. Ce rapport est un appel à l’action pour les membres et partenaires d’IFB intéressés : dialoguer, explorer de nouveaux usages des capitaux, remettre en cause les pratiques et réfléchir à des questions essentielles :
- Que signifient vraiment les rendements de marché ajustés au risque ? Doivent-ils être la référence générale ? Devons-nous demander plus souvent « combien suffit ? » De nombreuses entreprises saines et rentables offrent un rendement positif attendu, sans atteindre celui du marché.
- Les entreprises à impact concurrencent des entreprises qui ne paient pas leurs effets négatifs : perte de biodiversité, effets sur la santé, etc. Ces dernières resteraient-elles rentables si elles en assumaient le coût ? Comment reconnaître, aussi financièrement, l’impact positif des entreprises engagées pour rapprocher leurs rendements du marché ?
- La conception des entreprises et des fonds incite à maximiser les bénéfices des actionnaires. Même les entreprises à impact résistent difficilement à cette pression. Quels modèles de propriété les rendent indépendantes et guidées par leur mission dès leur conception ? Comment partager plus équitablement la valeur et les décisions ?
IFB coordonnera les prochaines étapes pour stimuler le capital catalytique :
- Poursuivre recherche, dialogue et collaboration : cartographier acteurs et cas inspirants en Belgique et ailleurs ; encourager les organisations belges à développer leur approche en s’inspirant de DOEN Ventures aux Pays-Bas ou Better Society Capital au Royaume-Uni ; étudier les cadres fiscaux et juridiques qui permettent l’innovation et limitent les risques, surtout pour les fondations ; explorer les revenus liés à l’impact, les modèles de propriété garantissant la mission et les instruments innovants, avec utilisation et partage de modèles catalytiques.
- Approfondir les véhicules à impact financés par des donateurs et former une coalition pour lancer ou consolider une initiative belge et mobiliser davantage de capitaux.
- Mobiliser les membres et partenaires en poursuivant le groupe de travail sur ces actions. Partager les avancées dans les newsletters et réseaux sociaux, puis organiser un nouvel événement annuel en 2027 à partir des nouveaux enseignements et initiatives.
Tant d’impact positif reste irréalisé faute d’un premier soutien engagé. Le capital catalytique n’est pas un outil de spécialiste, mais un changement de mentalité. Il consiste à intervenir tôt et accepter un risque que d’autres refusent, pour leur permettre ensuite de rejoindre le projet. Il mobilise ainsi des ressources et un impact autrement inexistants. J’espère que cette publication incitera davantage de fondations et d’investisseurs à demander : où notre capital pourrait-il être cette pièce manquante ?
Benoit Derenne, directeur général, Fondation pour les Générations Futures
Annexe : introduction à l’investissement systémique
L’investissement systémique cherche à résoudre des défis sociaux et environnementaux complexes en agissant sur les systèmes qui les produisent. Centre for Sustainable Finance and Private Wealth, 2025
L’investissement systémique vise des transformations structurelles profondes plutôt que des améliorations isolées. Beaucoup d’approches se limitent encore à des solutions autonomes, comme remplacer les moteurs thermiques par des moteurs électriques, sans traiter les systèmes plus larges, tels que des infrastructures de mobilité dépassées.
Les portefeuilles manquent alors souvent de synergies, voire contiennent des investissements contradictoires. La communauté de l’investissement utile souhaite passer d’améliorations progressives à une transformation plus profonde. Une approche systémique reconnaît l’interdépendance des enjeux sociaux et écologiques. Elle comprend les dynamiques du système et crée de la valeur par des portefeuilles complémentaires, développés avec d’autres investisseurs et parties prenantes.
Investir pour changer les systèmes exige une transformation de la pensée et des pratiques. TWIST a identifié dix caractéristiques essentielles :
- Intentionnalité
- Compréhension du problème
- Stratégie de changement systémique
- Capitaux multiples : utiliser les capitaux financier, social, intellectuel et culturel.
- Intégration des interventions
- Partage du pouvoir : mobiliser plusieurs parties prenantes pour transformer le système.
- Attentes de rendement financier
- Évaluation dynamique
- Horizon long : privilégier le changement durable aux solutions temporaires.
- Changement de mentalité : considérer l’ensemble du système plutôt que des solutions isolées.
Le domaine est encore jeune et ses définitions évoluent. D’autres termes sont apparus en parallèle : investissement ou capital transformateur, investissement pour le changement des systèmes et investissement au niveau du système. Ils s’utilisent de manière interchangeable et partagent la même philosophie systémique.
Une stratégie à long terme. Le capital catalytique et le financement mixte apportent des réponses immédiates. L’investissement systémique vise une transformation durable. Son approche globale cherche à changer des secteurs et systèmes économiques entiers plutôt que financer des projets isolés. Il mobilise non seulement les capitaux financiers du financement mixte, mais aussi des capitaux sociaux, intellectuels et culturels. Cette combinaison, appelée polycapital, est essentielle à l’approche.
Dans l’alimentation, par exemple, cette approche ne finance pas seulement les jeunes entreprises de protéines alternatives. Elle investit aussi dans les chaînes d’approvisionnement, la formation des agriculteurs et le plaidoyer politique pour rendre tout le secteur durable.
Katapult Ocean offre un exemple inspirant avec sa carte des systèmes océaniques en accès ouvert. Chaque investisseur peut y repérer des points de bascule pour investir dans une jeune entreprise ou donner à une association. Même avec peu de ressources, chacun peut ainsi investir de manière systémique, sachant que d’autres financent simultanément d’autres parties de la transition.
Étude de cas : Fondation Erié, avec Telos Impact
Une même fondation déploie différents instruments catalytiques pour soutenir la santé mentale de manière systémique.
Depuis 2019, Telos Impact conseille une famille dans la création et le développement de la Fondation Erié. Telos Impact aide les investisseurs, philanthropes, entreprises, fondations et institutions publiques à traduire leurs ambitions en résultats sociaux et environnementaux mesurables. Avec la santé mentale au cœur de sa mission, la Fondation Erié entend développer et concrétiser une vision innovante et ambitieuse des soins en santé mentale. Pour y parvenir, elle soutient des projets qui renforcent la prévention, le diagnostic et les soins précoces, ainsi que la pleine intégration dans la société des personnes présentant des troubles psychiques. Elle soutient également la recherche, la lutte contre la stigmatisation et le plaidoyer, afin que les enseignements du terrain contribuent à des changements plus larges des politiques publiques.
Pionnière en France et en Belgique, avec une perspective européenne, la famille a délibérément choisi de mobiliser du capital catalytique dans ses activités philanthropiques. Elle déploie différents instruments sur le spectre de la finance à impact, tel que défini par IFB, pour soutenir un changement systémique en santé mentale.
Depuis 2019, la Fondation Erié suit une stratégie ambitieuse et systémique, conçue avec un réseau d’experts internationaux reconnus. Elle présente les caractéristiques suivantes :
- Intentionnalité : mettre en lumière les expériences quotidiennes de terrain et défendre des politiques publiques pour une meilleure santé mentale pour tous.
- Une stratégie de changement systémique : faciliter les soins le plus tôt possible, faire évoluer les pratiques thérapeutiques, mieux intégrer les personnes présentant des troubles psychiques dans la vie quotidienne et changer le regard sur la maladie mentale.
- Mobilisation de plusieurs formes de capital : financier, par des dons et des investissements ; social, par la mobilisation de l’écosystème ; et intellectuel, par le partage d’expertise.
- Horizon à long terme : le soutien financier s’étend généralement sur plusieurs années, permettant aux projets de se stabiliser, puis de se développer et de maximiser leur impact.
- Changement de perspective : passer d’une vision limitée, problème par problème, à une compréhension globale du fonctionnement du système.
Trois « investissements » complémentaires dans la santé mentale :
Don avec abondement à l’Institut des pathologies du développement de l’enfant et de l’adolescent (IDEAL). À une extrémité du spectre, Erié utilise des dons exclusivement tournés vers l’impact. Des conditions spécifiques peuvent leur donner un effet catalytique. Les dons avec abondement mobilisent d’autres contributions avant le versement de la tranche suivante. Erié a soutenu ainsi la construction d’IDEAL à l’hôpital Armand-Trousseau AP-HP de Paris. Dirigé par le professeur David Cohen, IDEAL regroupe la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent dans un grand centre pédiatrique européen. Il favorise les synergies médicales et universitaires avec la néonatologie, neuropédiatrie, les urgences, la médecine de l’adolescent et la génétique clinique. Parmi les premiers grands donateurs en 2021, Erié a couvert une partie du budget de 40 millions d’euros, accompagnée par Telos Impact. Ce don a créé un double effet catalytique. Son ampleur et sa précocité ont signalé la confiance de la Fondation et débloqué d’autres financements publics et privés. L’abondement a aussi stimulé les dons, chacun sachant sa contribution doublée. L’opération a été bénéfique pour tous : Erié a accéléré et sécurisé la collecte, tandis qu’IDEAL a gagné des soutiens, de la crédibilité et de l’élan.
Contrat à impact social pour Déclic Emploi. Au-delà des dons, Erié utilise des instruments fondés sur les résultats pour relier financements publics et privés, notamment un contrat à impact social (SIB). Elle a investi dans Déclic Emploi, un accompagnement de proximité pour l’accès et le maintien dans l’emploi des personnes en fragilité psychique. Ces personnes peinent à obtenir ou garder un emploi stable dans le marché ordinaire. Structuré par KOIS, le contrat couvre 2023–2026 avec 3,2 millions d’euros. L’État français rembourse les investisseurs via le ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion selon des résultats prédéfinis et un calendrier convenu. Trois critères déterminent les paiements : le nombre de bénéficiaires accompagnés, la proportion progressant dans la levée des freins à l’emploi et la proportion de sorties positives vers l’emploi.
Transformation Associés assure une mesure indépendante de l’impact pour garantir un suivi et une évaluation solides. Des comités de pilotage réunissent les principales parties prenantes, dont des représentants de l’État et la Fondation Erié, pour assurer le suivi et la gouvernance. En 2026, le projet a déjà atteint deux de ses trois objectifs et est en bonne voie pour atteindre le troisième. Cela a permis un premier remboursement aux investisseurs. Si le SIB Déclic Emploi montre l’efficacité possible des modèles fondés sur les résultats, Telos Impact en souligne plusieurs limites structurelles. La pérennité reste fragile lorsque les services publics ne reprennent pas le programme à la fin du SIB. En outre, la charge de mesure, de reporting et de gouvernance exige des organisations opératrices une structure interne relativement mature. Ces constats alimentent la demande de modèles plus souples, permettant une implication plus forte des acteurs les plus proches du problème, comme des SIB locaux ancrés auprès d’entreprises, d’écoles ou d’hôpitaux.
L’investissement systémique exige de maîtriser tout le spectre de la finance à impact : savoir quand donner, accompagner, structurer ou investir. Chaque instrument a un rôle distinct. Votre financement sera le plus catalytique lorsqu’il répondra aux besoins de vos partenaires.
Frédéric Bérard, responsable senior de la philanthropie entrepreneuriale, Telos Impact
Investissement en fonds propres dans Think Film. Plus loin dans le spectre, Erié prépare sa première opération à impact par un investissement dans un fonds. Il s’agit de Think Film, fonds européen de premier plan associant cinéma et impact. Des films accompagnés de campagnes structurées peuvent changer les perceptions, influencer les comportements sociopolitiques et les politiques publiques, comme l’illustre The Territory. Cette approche est pertinente en santé mentale, où récits et compréhension publique favorisent le changement systémique. Elle rejoint donc la vision pionnière d’Erié. Le fonds vise un risque moyen à élevé et cinq films, avec des revenus attendus de redevances. European Impact Company apporte son expertise pour transformer les œuvres artistiques en changement social et réaliser leur potentiel d’impact. Erié est entrée comme investisseur de référence, avant d’autres participations encore en cours de finalisation. Ce positionnement précurseur comporte plus de risque, mais renforce le rôle catalytique de la Fondation : sa crédibilité précoce crée la confiance des co-investisseurs potentiels.
L’investissement dans le THINK-FILM Impact Film Fund constitue une première étape dans la réflexion plus large de la Fondation Erié sur sa stratégie d’investissement. À partir de cette expérience, la fondation souhaite dépasser les participations dans des fonds tiers et explorer, à terme, la création de son propre fonds privilégiant l’impact, utilisant différents véhicules. Elle entend ainsi approfondir son ambition globale de soutenir la santé mentale de manière systémique. Son objectif est de couvrir tout le spectre de la finance à impact, tel que défini par IFB, avec une approche pionnière inspirée du capital-risque et fondée sur du capital patient, notamment dans les technologies de santé mentale. En déployant ce capital et en assumant les risques associés, elle peut jouer un rôle catalytique majeur pour permettre l’innovation et attirer d’autres investisseurs.
Le tableau ci-dessous évalue si les trois investissements peuvent être considérés comme du capital catalytique : ont-ils accepté un risque disproportionné ou un rendement inférieur au marché pour créer un impact positif et mobiliser des investissements de tiers ?
| Erié Foundation | IDEAL | Déclic Emploi | Think Film |
|---|---|---|---|
| Instrument financier | Don avec abondement | Contrat à impact social | Investissement en fonds propres dans un fonds |
| Risque disproportionné | Sans objet | OK | OK |
| Rendement inférieur au marché accepté | Sans objet | OK | Non rempli |
| Investissement de tiers | OK | OK | Pas encore |
| Rôle | Amorçage | Pérennisation | Changement d’échelle |
Le tableau montre que la Fondation Erié déploie une stratégie ambitieuse privilégiant l’impact. Elle accepte des risques disproportionnés ou des rendements inférieurs au marché avec une perspective systémique. Toutefois, seuls le don avec abondement et Déclic Emploi peuvent être qualifiés de catalytiques, car ils ont aussi mobilisé des investissements de tiers.
Sources
- Catalytic Capital Consortium (2022). FAQs about catalytic capitalDocument dans sa langue originale.
- Centre for Sustainable Finance and Private Wealth (2025). Investor’s Guide to Systemic Investing.
- Climate-KIC Holding B.V. & Hofstetter, D. (2020). Transformation Capital: Systemic Investing for SustainabilityDocument dans sa langue originale.
- Convergence (2025). State of Blended Finance 2025.
- Davis, J. (2025). Family Enterprise: Latest Strategies to Build Value Across Generations. MIT Sloan Executive Education.
- Impact Europe & Philea (2024). Philanthropic organisations using the entire toolbox for more impact.
- Impact Finance Belgium (2026). Investing for a Better Tomorrow: Case Studies in Sustainable and Impact InvestingDocument dans sa langue originale.
- Koh, H. (2025). Addressing Capital Gaps: A Guide to Strategic Deployment of Catalytic CapitalDocument dans sa langue originale. The Catalytic Capital Consortium.
- Netherlands Advisory Board on Impact Investing (2025). Blended finance: An inventory of possible structures used by Dutch and European stakeholders.
- OECD (2018). OECD DAC Blended Finance Principles. Best Practices in Development Co-Operation.
- SDG Impact Finance Initiative (2024). SDG Impact Finance Initiative.
- The Global Impact Investing Network (2013). Catalytic First-Loss Capital.
- Tideline (2019). Catalytic Capital: Unlocking more investment and impactDocument dans sa langue originale.
- UBS (2024). Trend in philanthropy: Blended finance deep dive.
- UBS (2026). Trends in Philanthropy: three ways family offices are shaping philanthropy, impact, and wealth.
